Accessibilité : 9 mythes et objections, et comment y répondre
Arguments, preuves et stratégies concrètes pour convaincre d'investir dans l'accessibilité.
Généralement les équipes de design et de développement avec qui je discute sont au moins un minimum sensibilisées à l’accessibilité. Le problème est souvent plus haut: convaincre les personnes qui ont un poids décisionnel, du management, aux decideurs et gestionnaires de projet Vous abordez le sujet en réunions, et les objections pleuvent : « On n’a pas d’utilisatrices handicapées. » « On réglera ça plus tard. » « La charte graphique ne le permet pas. ».
Vous n’êtes pas seules ! Nous nous battons toutes et tous, depuis des années, contre les mêmes objections. Il est temps de les affronter de manière stratégique.
Cet article est la version texte de ma conférence How to Convince People to Invest in Accessibility as a Designer, présentée à axecon 2026 (vous pouvez vous inscrire gratuitement pour accéder à la vidéo). Il s’adresse principalement aux équipes de design, mais j’espère qu’elle sera utile à d’autres rôles. Je passe en revue 9 objections classiques auxquelles on fait face, quand on pousse et défend l’accessibilité. Je vous donne les outils pour y répondre : comment recadrer le sujet, quelles preuves utiliser (impact économique, données concrètes, exemples réels) et quelles stratégies mettre en place. Et je termine avec des actions que vous pouvez commencer dès demain, même sans être haut placé dans la hiérarchie.
Table des matières
Pour vous aider à naviguer et partager ce contenu, voici un accès direct à chaque objection :
- Idées reçues sur le handicap
- Vision à court terme : responsabilité, coût et timing
- Mythes sur le design et la complexité
- Designers, vous pouvez plante les graines d’un mouvement vers plus d’accessibilité
Idées reçues sur le handicap
Les premières objections auxquelles je dois souvent faire face viennent des idées reçues que les personnes dans la tech, et autour, ont sur le handicap et les utilisatrices et utilisateurs handicapées.
« Les personnes handicapées n’utilisent pas notre site. »
Beaucoup de personnes sont convaincues que les utilisatrices et utilisateurs handicapés n’utilisent pas leur site. On se heurte à des remarques comme « On n’a pas d’utilisatrices handicapées, donc on n’a pas besoin de rendre notre site accessible. » C’est un mythe. Et c’est, je pense, l’un des plus frustrants à entendre.
Les données: 16% de la population mondial vit avec un handicap significatif
Environ 1,3 milliard de personnes vivent avec un handicap significatif dans le monde. C’est 16 % de la population mondiale. Une personne sur six. Il y a donc de fortes chances que certaines d’entre elles visitent votre site. (Vous pouvez utiliser l’Organisation mondiale de la Santé comme source pour ces chiffres.)

N’oublions pas non plus que tous les handicaps ne sont pas visibles. Ni déclarés.
Le contre argument : vos statistiques sont biaisées
Voilà, les chiffres sont posés. Du coup le contre argument est le suivant : statistiquement, vous avez des personnes handicapées dans vos utilisatrices et utilisateurs, vous ne le savez juste pas. Impossible de savoir si une personne qui visite votre site a un handicap ou non via des outils d’analytics. Vous pourriez bien sûre imaginer, demander. Mais là encore, vos statistiques seront biaisées :
- Cette information est de l’ordre de la vie privée, beaucoup de personnes ne vous la donneront pas. Donner à un produit ou à un service des informations médicales est un gros risque en termes de vie privée. Souvent on n’a aucune idée de comment elles seront traitées, stockées. Même si vous posez la question, vous n’aurez pas toujours la vérité dans les réponses.
- Certaines personnes ne se considèrent pas comme handicapées, pour différentes raisons dont les stigmas sociaux. Elles pourraient également considérer que leur handicap n’importe pas leur propre expérience de votre produit ou service, et ne pas le citer. Par exemple, mes troubles vestibulaires me posent surtout des soucis dans les jeux vidéos, j’aurai donc plutôt tendance à les lister dans un sondage pour un jeu vidéo. Je ne suis pas sûre que je le mentionnais dans un sondage pour mon outil de newsletter, par exemple, car l’impact serait minimum..
- Le biais du survivant : vous allez demander aux personnes qui sont restées. Qu’en est-il des personnes qui ont abandonné votre site à la première visite parce qu’il n’était pas accessible ?? Ces personnes sont invisibles dans les données car elles sont parties.
Au final, mesurer si vous avez des utilisatrices, utilisateurs, ou potentiel clientes et clients handicapés est très compliqué. Faites confiance aux statistiques : vous en avez.
Note : vous pouvez obtenir le rainbow of disabilities sous forme de sticker sur ma boutique !
La stratégie : comprendre les usages réels des personnes handicapées
La stratégie que j’utilise ici, c’est l’éducation. Les parties prenantes et les personnes qui ont le pouvoir de décision doivent comprendre comment des personnes handicapées utilisent réellement le web. Le W3C propose une excellente ressource pour ça : Stories of Web Users. C’est une collection de témoignages. Par exemple: Ade est un journaliste avec un usage limité de ses bras. Ian est un employé de saisie de données autiste. Lakshmi est une comptable senior aveugle. Chaque témoignage est accompagné d’une courte vidéo. Envoyez-les à votre équipe. Aidez les gens à comprendre une réalité qui souvent leur échappe. Et si vous pouvez, encore mieux : montrez des vidéos de personnes handicapées qui utilisent vos propres produits.
« Personne ne s’est plaint de l’accessibilité ! »
Une fois qu’on a accepté, qu’on a probablement des utilisatrices et utilisateurs handicapées, l’objection suivante arrive. « Si c’était cassé, les utilisatrices ou les clientes nous l’auraient dit. Donc tout va bien ! »
Le contre argument : personne ne peut se plaindre si on n’arrive pas à vous contacter !
Comment une personne qui ne peut pas utiliser votre site, parce qu’il est inaccessible, est-elle censée se plaindre, ou vous envoyer des retours ? C’est le problème de l’œuf et de la poule. En général, quand ça ne marche pas, la plupart des gens abandonnent, et vont tout simplement chez la concurrence. Surtout si elle a un site accessible.
Les données : des millions d’abandons de sites inaccessibles

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Une étude de Nucleus Research de 2019 a montré que 23 % des transactions sur les sites d’e-commerce étaient abandonnées par des personnes aveugles à cause de problèmes d’accessibilité. C’est 6,9 milliards de dollars perdus au profit des concurrents chaque année. Et ça, c’est uniquement pour les utilisatrices et utilisateurs aveugles. L’inaccessibilité représente un risque de perte de revenus !
L’inclusion crée de la fidélité. L’inaccessibilité crée l’inverse.
N’oublions pas non plus le facteur social. La communauté des personnes handicapées est très fidèle. Quand elle trouve quelque chose d’accessible, elle le recommande. Freespoons en est un bon exemple. C’est un site collaboratif où des personnes handicapées recommandent des produits et services accessibles ou qui leur facilitent la vie.

L’inverse est aussi vrai : quand un produit est inaccessible ou qu’une marque fait quelque chose de nuisible, ça peut faire effet boule de neige. Par exemple : la refonte de l’application de Sonos en 2024 a introduit de gros soucis l’accessibilité pour les personnes aveugles qui utilisent un lecteur d’écran. Après un tollé, ils ont commencé à corriger les problèmes. Ils se sont engagés à inclure des personnes aveugles dans leurs tests. Mais la confiance a été endommagée.
La stratégie : lier l’accessibilité aux objectifs de l’entreprise
La stratégie ici consiste à lier l’accessibilité aux KPIs (Indicateurs clés de performance) qui intéressent déjà votre entreprise. Satisfaction client, rétention, conversion? Trouvez la métrique qui compte pour vos stakeholders. Et connectez-y vos initiatives d’accessibilité. Enfin, n’oubliez pas: le silence n’est pas de la satisfaction. C’est souvent l’inverse !
Vision à court terme : responsabilité, coût et temps
La deuxième catégorie d’objections que je rencontre souvent vient d’une vision court termiste sur les projets. Les personnes débattent de qui est responsable, combien ça coûte, et quand le faire. Ces objections semblent très différentes en surface. Mais elles partagent toutes la même racine : ignorer le coût à long terme d’avoir un site ou produit inaccessible.
« Corriger l’accessibilité, c’est le travail des équipes de développement. »
On entendra ou lira des choses comme « On peut corriger l’accessibilité pendant la phase de développement. Le design n’a pas besoin de s’en préoccuper. » C’est très courant. Et c’est très faux !
Convaincre avec quelques chiffres : corriger l’accessibilité plus tard coûte plus cher que la prendre en compte dès le départ

Oui, effectivement, on peut attendre que les équipes de développement corrigent les problèmes d’accessibilité en amont. Mais à quel prix ?
Une étude d’IBM sur le coût relatif de correction de bugs montre exactement ce qui se passe quand on attend :
- Corriger un problème pendant le développement coûte 6,5 fois plus cher que de le détecter en phase de design.
- Attendez les tests, et c’est 15 fois plus cher.
- Corrigez-le après le lancement, ou pendant la maintenance, et c’est 100 fois plus cher.
L’accessibilité n’est pas un bug en soi. Mais quand des équipes de design ne conçoivent pas en prenant en compte l’accessibilité, elles risquent d’introduire des problèmes dont les équipes de développement vont hériter plus tard. Par exemple : des problèmes de contraste, des labels manquants, une hiérarchie mal pensée, etc. Et ces corrections tardives peuvent devenir très coûteuses.
Si vous avez besoin de plus de données : Deque a une étude montrant que 67 % des problèmes d’accessibilité proviennent du design.
La stratégie: l’accessibilité est une responsabilité partagée
Faites de l’accessibilité une responsabilité partagée. Ajoutez des points de contrôle clairs à chaque phase du projet. Voici comment chaque rôle peut contribuer :
- Les cheffes et chefs de projet ou product owner peuvent définir les exigences d’accessibilité au niveau du projet . On peut par exemple intégrer l’accessibilité dans la définition de « done » dans un environnement agile.
- Les UX researchers et designers peuvent impliquer des personnes handicapées dans la recherche et les tests d’utilisabilité. Les équipes de design peuvent anticiper et éviter des problèmes d’accessibilité dans les maquettes (contrastes, hiérarchie, formulaires, etc.)
- Les équipes de développement garantissent l’accessibilité technique des pages et composants.
- Les UX writers et spécialistes SEO peuvent aider avec le contenu accessible, les niveaux de titres et les textes alternatifs.
- Les équipes de test et contrôle qualité testeuses peuvent vérifier que les pages et composants fonctionnent avec les technologies d’assistance.
L’accessibilité est un effort d’équipe. Elle n’appartient pas à un seul rôle.
« L’accessibilité va ralentir les designers. »
On vous dira des choses comme « Un design accessible ça veut dire plus de travail de documentation pour les designers, on n’a pas le temps. » Perso, je pense que c’est en fait l’inverse qui se passe : documenter aide à gagner du temps.
Le contre argument : documenter les décisions de design amène de la clarté

Une documentation claire prévient les malentendus. Elle évite les retours en arrière et fait gagner du temps sur tout le projet.
Imaginez ce qui se passe sans documentation. Prenons l’exemple d’un composant de liste déroulante. Les équipes de développement reçoivent souvent une documentation minimale: voilà le composant, en 2 états, fermé, ouvert. Merci au revoir. C’est donc ensuite aux développement de décider, comment le composant fonctionne exactement au clique à la souris souris, au clavier, quand on survol un sous élément, etc.
Ne pas documenter ne fait pas gagner du temps. Ça déplace juste le travail à la personne suivante. Et ça peut créer de la confusion et des malentendus en cours de route.
A titre personnel, j’ai aussi l’impression que documenter mes décisions de designs, d’interactions et de composants complexes me pousse également à proposer des designs plus fonctionnels. J’imagine une première version très haut niveau d’un composant. En me plongeant réellement sur son usage en contexte, je me rends compte parfois que mon idée ne fonctionne pas, ou a des limites. Documenter pousse donc à itérer rapidement, pour m’assurer que le composant va fonctionner. Ce qui, encore une fois, prend certes un peu de temps de mon côté. Mais, évite de devoir designer tout un composant plus tard, quand on s’est rendu compte qu’il ne fonctionne pas.
La stratégie : pousser la collaboration via des discussions pour aligner les équipes
Les designers n’ont pas besoin de tout documenter. Ce n’est pas réaliste. Ce dont on a besoin, c’est surtout de discuter des exigences, contraintes et interactions ensemble, avec l’équipe de développement. La documentation est le résultat de cette conversation. Pas d’une transmission à sens unique.
Que faire ? Mettre designers et développeurs et développeuses autour de la même table. Cette table peut être un fichier Figma, un appel Zoom, un ticket Jira. Peu importe ce que votre équipe utilise pour communiquer. L’objectif est une compréhension partagée du fonctionnement des composants complexes, des interfaces et des pages, contraintes d’ accessibilité incluse.
Pour aller plus loin, consultez une réflexion intéressante d’Eric Bailey sur pourquoi un kit d’annotations ne résoudra pas tous vos problèmes d’accessibilité.
« L’accessibilité coûte trop cher, cela n’en vaut pas la peine. »
Vous ferez face à des remarques comme « On n’a pas le budget pour l’instant, c’est pas la peine d’investir dans l’accessibilité. » Voir même juste « On n’a pas le budget. » Point final. Aie.
Les données: un marché gigantesque perdu pour les sites web inaccessibles
Avoir des sites et produits accessibles ouvre de nouveaux marchés potentiels : le marché des personnes handicapées, mais aussi celui des séniors, dans un monde à la population vieillissante.
Voici quelques chiffres tirés de Return On Disability Report 2020 pour le marché mondial des personnes handicapées :
- Environ 1,85 milliard de personnes dans le monde vivent avec un handicap. C’est un marché émergent plus grand que la Chine.
- Ajoutez leurs amis, amies et famille, c’est-à-dire les personnes qui prennent des décisions d’achat basées sur un lien émotionnel avec une personne handicapée, et vous atteignez 3,3 milliards de client·es potentiel·les.
- C’est 13 000 milliards de dollars de revenu disponible annuel, selon le rapport Return on Disability 2020.
La population mondiale vieillit. Selon les chiffres du rapport Ageing and health (World health organization), la population mondiale âgée de 60 ans et plus devrait doubler pour atteindre 2,1 milliards d’ici 2050, contre 1 milliard en 2020. Une personne sur six dans le monde aura 60 ans ou plus d’ici 2030. Je nous souhaite à tous de vieillir sans problèmes physiques, mais statistiquement, cela a peu de chances d’arriver. Beaucoup d’entre nous serons confrontés à différents types de handicaps en vieillissant. Les besoins en matière de sites web accessibles augmentent donc parallèlement au vieillissement de la population. Et cette population de seniors est en train de devenir elle aussi un très gros marché de biens et services.
Pour convaincre les gens, il faut qu’ils comprennent qu’en excluant les utilisateurs en situation de handicap, leurs produits et services passent à côté d’un chiffre d’affaires potentiel.
A final vos produits, sites et services inaccessibles vous font perdre des revenus potentiels en excluant ces utilisatrices et utilisateurs.
Le contre argument : un site inaccessible vous coûte des revenus potentiels
Donc, on résume : un site ou produit inaccessible, va vous coûter des revenus potentiels, en vous privant d’une partie de la population qui ne pourra pas l’utiliser. A celà s’ajoute le fait que, corriger les problèmes a posteriori coûte plus cher. Mais si vous intégrez l’accessibilité dès le début, les coûts seront réduits.
Il faut donc se demander : « Est-ce que l’accessibilité coûte trop cher, ou est-ce que, c’est n’est pas plutôt, avoir un site inaccessible qui va me coûter des revenus potentiels ? »
La stratégie : faire le lien entre métriques importantes et acessibilité
Trouvez quels KPIs business intéressent vos équipes de décision. Taux conversion ? Revenus ? ROI (retour sur investissement) ? Acquisition client ? Faites le lien entre l’accessibilité et ces métriques.
Par exemple : si vos décideurs s’intéressent spécifiquement au retour sur investissement des initiatives d’accessibilité, montrez leur cette étude Forrester Research de 2022: pour chaque 1 € investi dans l’accessibilité web et l’UX rapporte 100 €. C’est un retour sur investissement de 99 %.
« Ce n’est pas notre priorité maintenant. On corrigera ça plus tard. »
« Vite, vite doit lancer le site. On s’occupera de l’accessibilité au prochain trimestre. À la prochaine version. Si quelqu’un se plaint. » Je l’ai entendue tellement de fois. Et souvent, cet hypothétique « plus tard » n’arrive jamais.
La métaphore des oeufs ajoutés à la fin sur le gâteau

Voici une métaphore à partager autour de vous : on ne peut pas ajouter les œufs dans le gâteau après la cuisson. Votre gâteau sera dégueulasse, voire ne tiendra même pas debout. Pourtant, c’est exactement ce qu’on essaie de faire quand on repousse l’accessibilité à la fin d’un projet. Corriger l’accessibilité plus tard, c’est long, compliqué et inefficace.
Si vos collègues et équipes de direction ne sont pas convaincues par les métaphores de cuisine, en voici une autre qui a tendance à avoir plus d’impact : Vous ne remettrez pas la sécurité à plus tard? Vous ne vous risqueriez pas à lancer un site e-commerce sans avoir vérifié la sécurité des paiements en amont. Vous ne mettriez pas en production le nouveau site de votre entreprise sans vérifier qu’il n’ai pas de sécurité connues en espérant que personne ne s’en aperçoive. Alors pourquoi traiter l’accessibilité différemment de la sécurité par exemple ?
Le risque légal d’un site ou produit inaccessible
Corriger plus tard peut aussi devenir très coûteux d’un point de vue légal. Et très public.
Par exemple, en 2019, une personne aveugle a poursuivi Beyoncé en justice en vertu de l’Americans with Disabilities Act. Son site ne comportait pas de textes alternatifs sur les images. Le procès stipulait que le site empêchait les personnes aveugles et malvoyantes d’en apprendre plus sur les tournées, d’acheter des billets et d’accéder à la boutique. Eh oui, être une pop-star ne vous donne pas un passe-droit en matière d’accessibilité !
Une solution d’overlay ne vous sauvera pas non plus d’un procès. Une entreprise d’e-commerce vendant des lunettes a installé une solution d’overlay sur son site inaccessible. Mais une personne aveugle n’a toujours pas pu y accéder et les poursuit en justice. Pendant l’affaire, un expert en accessibilité a documenté toutes les barrières qui subsistaient, même avec l’overlay actif. L’entreprise a réglé le litige à l’amiable. Elle a eu trois ans pour reconstruire sa stratégie d’accessibilité de zéro. Consultez The ADA lawsuit settlement involving an accessibility overlay par Sheri Byrne-Haber pour tous les détails.
Pour le moment une grosse partie des exemples de procès et plaintes liés à l’inaccessibilité sont aux Etats Unis. Mais des exemples devraient arriver en Europe avec la nouvelle directive Européenne sur l’accessibilité (European Accessibility Act) qui est entrée en vigueur en juin 2025. Ce n’est plus uniquement pour le secteur public. Les sites d’e-commerce, les services bancaires en ligne, les services de télécommunication, les billets de transport, les plateformes de streaming et les services de vidéo à la demande doivent tous être accessibles. Ainsi que les produits comme les smartphones, les distributeurs automatiques et les liseuses. Si votre service est basé hors d’Europe mais vend à des clients européens, cela vous concerne aussi.
Et si vous avez besoin de ressources sur l’EAA, les voici :
- La nouvelle directive européenne « Accessibilité » : pour des produits et des services accessibles aux personnes en situation de handicap
- Actes de la directive européenne : retour sur l’appel à commentaires – Access42
- The European Accessibility Act: what businesses and app developers need to know
- Understanding the European Accessibility Act (EAA)
- The European Accessibility Act for websites and apps
- European Accessibility Act (EAA): Top 20 Key Questions Answered
La stratégie : l’inaccessibilité est un risque
Recadrez l’accessibilité comme une stratégie de gestion des risques. Intégrer l’accessibilité dès le départ est une stratégie proactive de gestion des risques. Corriger les problèmes avant un procès ou un bad buzz est toujours moins cher et plus sûr que de réagir après. N’attendez pas de perdre des clientes ou de recevoir une mise en demeure pour en faire une priorité. Traitez l’accessibilité comme la sécurité : non négociable dès le début du projet !
Et rappelez-vous : la conformité légale, c’est le plancher, pas le plafond. L’objectif est d’offrir une bonne expérience à tout le monde. L’accessibilité n’est pas qu’une question de conformité. C’est une question de dignité.
Mythes autour du design et la complexité
La dernière catégorie d’objections dont je veux parler est liée aux mythes autour du design accessible et de la complexité. Ceux-là me tiennent particulièrement à cœur, parce qu’ils visent directement les designers.
« L’accessibilité tue la créativité. »
Les gens diront des choses comme « On ne peut plus innover. Tous les sites et produits se ressemblent. L’accessibilité tue la créativité. » Je pourrais prendre ma retraite si j’avais un euro chaque fois que j’entends ça.
Les contraintes sont des outils de design
Les contraintes et les bonnes pratiques font déjà partie du processus de design. On accepte les bonnes pratiques d’ergonomie. On accepte aussi les contraintes techniques. Finalement, les contraintes et bonnes pratiques liées à l’accessibilité ne sont pas très différentes de celles qui font déjà partie de notre travail au quotidien. Au contraire, souvent, les contraintes d’accessibilité peuvent même inspirer la création de solutions, produits, fonctionnalités, qui vont servir à tout le monde.
Quand l’accessibilité stimule l’innovation

Deux exemples : la commande vocale, qui permet l’autonomie pour les personnes handicapées aux assistants personnels et au-delà. Et les transcriptions : une accessibilité qui profite à tout le monde (et au SEO aussi).
Je vous donne deux exemples d’innovations conçues pour des personnes handicapées qui ont ensuite touché le grand public : la commande vocale et les transcriptions de vidéos.
« Dis Siri », « okay Google »: les assistants vocaux sont des technologies auxquels le grand public a aujourd’hui accès sur ton téléphone. Mais saviez-vous que la fonctionnalité de commande vocale (contrôler un ordinateur par la voix) a été développée à l’origine pour les personnes avec des troubles moteurs, pour qu’elles puissent contrôler leurs appareils sans clavier ni souris ? La technologie s’est améliorée au fur et à mesure des années et les géants de la tech ont vu un potentiel plus large. Cette même innovation est devenue la base de Siri, Alexa et Google Assistant. On est passé d’un outil pour l’autonomie à une technologie que tout le monde utilise au quotidien. Plus d’infos sur ce sujet dans la section Dictation Software de Disability Pride Month: The Origins of Assistive Technology.
Autre exemple : les transcriptions de vidéos. Le ministère de la Défense britannique les a ajoutées pour aider les collègues handicapés à avoir accès aux contenus de leurs vidéos. Mais elles sont rapidement devenues un outil plébiscité par tous les utilisatrices et utilisateurs de leurs services. Le personnel s’en servait pour parcourir le contenu rapidement, gagner du temps, copier des informations, ou éviter de porter des écouteurs.
La stratégie : l’accessibilité comme opportunité, pour pousser les équipes à trouver des solutions innovantes.
Ne présentez pas l’accessibilité comme une contrainte. Présentez-la comme une opportunité, pour pousser les équipes à trouver des solutions innovantes. Un brief créatif. Demandez à votre équipe : comment peut-on résoudre ça de manière à ce que ça fonctionne pour tout le monde ? La réponse finira peut-être par bénéficier à beaucoup plus de personnes qu’attendu.
« On doit faire passer l’identité de marque avant l’accessibilité. »
J’ai été dans des situations où on m’a dit « Le jaune c’est pas une couleur accessible. Mais le service de la com’ n’acceptera jamais de changer l’identité de la marque. »
Rassurer, transformer la peur du changement en opportunité d’amélioration de la charte
On passe tellement de temps à discuter et à valider les couleurs dans certaines entreprises, que l’idée même de les adapter peut faire peur. L’astuce: faire comprendre qu’adapter certaines associations de couleurs pour garantir un contraste suffisant, ce n’est pas changer l’identité de la marque, c’est l’étendre. Et là, ça fait en général la différence, et rend des micro-changements plus faciles à accepter.
Montrez de bons exemples de branding accessible

Les données concrètes sont difficiles à trouver ici. Mais les exemples du monde réel fonctionnent tout aussi bien.
Wise a repensé son identité numérique en prenant en compte l’accessibilité de palette de couleurs dès le départ. La palette choisie offre un vert vif, un rose pastel, un pêche pastel, du jaune et du bleu clair. Les combinaisons fonctionnent bien. Elles ont été déclinées sur leur site, app mobile, et même sur leur logo et différents points de contact de marque. Le résultat détruit le mythe selon lequel le jaune et les pastels ne peuvent pas être accessibles. Ce n’est pas une question de couleurs spécifiques. C’est une question de combinaisons qui garantissent le bon contraste.
Si vous voulez d’autres exemples avec du jaune, le site de la Métropole de Grenoble a un très bon niveau d’accessibilité, et ils utilisent bien le jaune comme couleur principale.
J’ai espoir que mon site aussi vous aide un peu à convaincre les gens, que, le jaune n’est pas une couleur inaccessible. En vrai il n’y a pas de couleur inaccessible. Le problème n’est pas une seule couleur, mais la combinaison de text / fond qui n’a pas assez de contraste. Si vous voulez aller plus loin, j’ai un article entier sur le jaune, avec en cadeau 6 palettes de couleur avec du jaune que vous pouvez re-utiliser : Yellow, Purple, and the Myth of « Accessibility Limits Color Palettes ».
La stratégie : on ne change pas, on améliore
Quand vous vous heurtez à ce mur, recadrez la conversation. Comme expliqué plus haut: vous ne changez pas l’identité de marque, vous l’améliorez pour un usage numérique accessible. On n’a pas changé la charte, on a simplement créé des palettes de couleurs accessibles et des design tokens adaptés à un usage numérique. On n’est plus dans une menace à l’identité, mais au contraire, dans un signe de maturité, d’une marque forte qui se décline en multi-support. Et oui, moi aussi ce langage marketing me file des boutons, mais, utiliser le même langage que les personnes qui ont des objections fonctionne en général mieux pour convaincre. Vous pouvez commencer par proposer une palette accessible parallèle avec des design tokens, spécifiquement pour le web. Montrez des exemples comme Wise. Allez-y petit à petit. Faites en sorte que l’adaptation de la palette ne soit pas une menace, mais devienne une amélioration progressive de l’identité de la marque.
« L’accessibilité est un chantier insurmontable. »
Souvent, ça se traduit par « C’est trop complexe. Il y a trop de règles. Trop de choses à faire. On n’a pas l’expertise et on ne sait pas par où commencer. » Cette objection est compliquée, parce que honnêtement, je comprends. Ça peut sembler être un chantier insurmontable, surtout si vous partez de zéro.
L’accessibilité est un marathon, pas un sprint
C’est difficile à accepter, mais vous ne pouvez pas corriger tous vos problèmes d’accessibilité en un sprint (métaphore sportive ou agile, à vous de choisir). Et c’est normal. Concentrez-vous sur la progression, pas sur la perfection. Commencez petit. Construisez, évoluez.
La stratégie : apporter le changement, petit à petit
Voilà ce qu’il faut savoir : vous n’avez pas besoin d’une autorisation de votre hiérarchie pour commencer, à faire, un petit pas vers l’accessibilité. En tant que designer, developeuse, vous avez le pouvoir (et la responsabilité) de porter le changement de bas en haut. Vous pouvez planter la petite graine du changement. La nourrir, la laisser grandir.
Designers, vous pouvez plante les graines d’un mouvement vers plus d’accessibilité
On pense souvent que le changement doit venir d’en haut. La direction accepte, pousse le changement, et tout le monde suit. Mais ce n’est pas la seule façon de faire bouger les choses. Vous n’avez pas toujours besoin d’un titre officiel, ou d’un gros budget, pour commencer à faire bouger les choses. Vous avez surtout besoin de volontaires, pour lancer les initiatives.
1. Commencer petit. Choisissez une chose que vous pouvez améliorer demain
Choisissez une petite chose, que vous pouvez faire, pour amener plus d’accessibilité dans votre projet, demain. Pas un hypothétique demain. Le vrai demain, de la semaine prochaine dans votre calendrier. C’est comme aller à la salle de sport. La partie la plus difficile, c’est de commencer. Une fois commencé, on peut plus facilement construire une habitude. Voici quelques idées d’où commencer.
Montrez aux équipes comment on utilise le web avec des technologies d’assistance.

Allez voir votre équipe et montrez-leur comment des personnes naviguent sur votre site uniquement avec un clavier, ou avec un lecteur d’écran.
Si ce n’est pas possible de le montrer sur votre propre site, vous pouvez utiliser des exemples tiers. Le W3C propose des vidéos Web Accessibility Perspectives : de courtes vidéos qui montrent pourquoi différentes personnes ont besoin de la navigation au clavier, des sous-titres, d’un bon contraste, etc. La chaîne YouTube de Tetralogical propose des démos de personnes naviguant avec des technologies d’assistance comme la loupe d’écran. L’objectif est simple : aider votre équipe à voir les besoins humains réels derrière les exigences d’accessibilité.
Incluez des personnes handicapées dans la recherche utilisateur.
Avant de concevoir un produit ou un service, incluez des personnes handicapées dans la phase de recherche utilisateur. Quand vous planifiez des entretiens exploratoires ou des sessions de tests d’utilisabilité, recrutez activement des participantes et participants avec différents handicaps. Cela vous aidera à comprendre les défis qu’elles risquent de rencontrer dans l’usage votre produit avant qu’un seul pixel ne soit proposé.
Ressources sur le sujet :
- Conducting Accessibility User Testing: Expert Insights – The A11Y Collective
- Unlocking Accessibility: User researchers share their approach to digital accessibility and recruiting people with disabilities
- User Research with People with Disabilities
Corrigez les problèmes de contraste dans vos maquettes.

Auditez vos maquettes et choisissez une chose à corriger. Souvent, les problèmes de contraste sont les premiers, et les plus faciles à corriger. Utilisez un outil d’analyse de contraste pour vérifier si votre texte a un contraste suffisant par rapport à son arrière-plan. Si ce n’est pas le cas, changez la couleur du fond ou du texte. Bien. Un pas dans la bonne direction.
Si vous avez besoin d’aide, voilà quelques articles sur mon blog :
- Documenter l’accessibilité en phase de design !
- Accessibilité et couleurs : outils et ressources pour concevoir des produits accessibles
Documentez une alternative pour les icônes qui remplacent du texte.
Pendant que vous auditez vos maquettes, repérez les endroits où vous avez par exemple des boutons, qui ont juste une icône, et pas de texte visible. Souvent on les utilise pour gagner de la place. Mais si on retire le texte, une personne qui utilise un lecteur d’écran n’aura pas l’information de ce que le bouton est supposé faire. Il faut donc lui proposer une alternative, qui est souvent, la fonction de l’icône, par exemple « Editer », « Supprimer », etc. Auditez vous maquettes et communiquez aux équipes de développement ce que le lecteur d’écran doit annoncer.
Intégrez les barrières d’accessibilité dans les parcours utilisateurs.

On cartographie généralement les objectifs, les phases, les tâches dans les parcours utilisateurs. Et si on cartographiait aussi l’expérience d’accessibilité ? Où les utilisatrices et utilisateurs en situation de handicap risque-elles d’être bloquées ?
J’ai par exemple animé un atelier pour des bibliothèques, où on a cartographié toutes les barrières d’accessibilité auxquelles les étudiantes et étudiants font face quand elles empruntent un livre. Nous avons pris en compte les parcours numériques, mais également les parcours physiques. Listez vos parcours existants. Ajoutez- y les barrières à l’accessibilité. Rendez l’invisible visible.
Cartographier l’accessibilité dans les parcours utilisateurs

Si cette démarche vous intéresse, je suis disponible pour animer une version en ligne ou en présentiel de mon nouvel Accessibility User Journey Mapping : intégrer l’accessibilité dès les parcours utilisateurs. On pense hélas souvent à l’accessibilité, uniquement après avoir pensé et cartographié les parcours utilisateur. Dans cet atelier, j’enseigne aux designers et aux équipes projet comment intégrer les barrières d’accessibilité directement dans les parcours utilisateurs, à travers les points de contact numériques, physiques et humains. Vous me connaissez, j’adore les cartes, donc bien sûr j’ai créé un jeu de « cartes de barrières d’accessibilité » dédié. L’atelier est disponible en version introduction à la méthodologie, de 2 heures ou en session appliquée de 6 heures, en anglais et en français. Les cartes sont également directement disponibles à la vente sur ma boutique.
Découvrez l'atelier Accessibility User Journey Mapping
Animez une session de test utilisateur, avec une personne handicapée.
Incluez des personnes handicapées quand vous effectuez des test utilisateurs. Vous pourriez organiser une session sur un parcours spécifique. Par exemple : est-ce qu’une personne peut finaliser votre processus de paiement uniquement avec un clavier ? Sans souris. Du début à la fin. On teste souvent l’accessibilité de façon technique. Mais vérifie-t-on que les personnes peuvent réellement compléter un parcours entier, et que ça soit ergonomique ET accessible ?
2. Avancer. Célébrez les victoires et partagez les avancées.
Une fois que vous commencez à lancer des initiatives, ne les gardez pas pour vous. Partagez ce que vous avez fait. Rendez les avancées visibles. Partagez et célébrez chaque petite victoire dans l’entreprise : une correction de contraste, un premier composant accessible, un test utilisateur avec une personne handicapée.
La reconnaissance publique crée des champions de l’accessibilité. Elle aide à avancer et poursuivre les efforts. Les autres département le voient et veulent en faire partie. L’avancée devient contagieuse.
3. Faire grandir le mouvement. Augmentez progressivement le rythme, ajoutez de nouvelles initiatives.
Une fois que vous avez quelques victoires, impliquez davantage de personnes. Formez-les. Ajoutez de nouvelles initiatives. Augmentez le rythme progressivement.
Attention tout de même : n’essayez pas de tout faire d’un coup. C’est l’erreur que je vois le plus souvent. On essaie de lancer un gros programme complet d’accessibilité, de demander un très gros budget, d’impliquer plein de personnes. L’énergie est formidable. Mais si vous essayez de grandir trop vite sans ces petites graines plantées en premier, vous allez vous épuiser. Votre équipe va s’épuiser. Et le mouvement meurt. Il faut d’abord consolider les bases. Rappelez vous: c’est un marathon, pas un sprint. Quarante-deux kilomètres, pas un cent mètres. Gérez votre énergie.
Au-delà du business case : l’accessibilité est un droit universel

J’espère avoir apporté des réponses concrètes à beaucoup d’objections auxquelles vous allez faire face, quand vous poussez pour plus d’accessibilité, des outils, arguments et chiffres à re-utiliser. Quand l’argument porte sur l’argent, montrez les chiffres. L’accessibilité fait croître les revenus. Elle ouvre des marchés. Elle protège votre marque des risques légaux et de réputation. Elle stimule l’innovation qui finit par bénéficier à tout le monde.
Mais je veux aussi vous rappeler quelque chose d’important. Tous les business cases, les chiffres, les exemples juridiques, ce sont des outils pour convaincre les personnes qui ont besoin de ce type d’argument. Ce ne sont pas les raisons pour lesquelles l’accessibilité est importante. L’accessibilité est importante, car c’est tout simplement un droit universel. Ce n’est pas une fonctionnalité qu’on peut ajouter plus tard. C’est une question de dignité, de droit d’accès aux produits et services. C’est s’assurer que chaque personne, chaque humain, puisse chaque jour, utiliser des produits, des services et participer au web, sans barrières.
Alors allez-y. Choisissez une petite chose à améliorer demain. Et n’oubliez pas que vous n’êtes pas seules !
Enfin, si vous souhaitez présenter une version de cette conférence dans votre entreprise, un meetup ou un événement, en ligne ou en présentiel, contactez-moi.